Amour folle

                                            Amour folle

Il attendait sa réponse. Qui ne venait pas. Tout l’été, l’amour avait flamboyé entre eux. Par correspondance. Il signait : j.ai.dix.ans.fois.cinq. Elle était : brume.de.mer.


Ils s’étaient croisés sur le site : Ecrire@Impératif!, et sans savoir comment, dès les premiers échanges, ils s’étaient reconnus, exaltés, enflammés. Les mails s’étaient multipliés. Puis les photos s’étaient échangées. Puis leur histoire. Quand ils en étaient venus à leur adresse, il s’était avéré, comme une évidence (ou un miracle ?) qu’ils vivaient à moins de cent kilomètres l’un de l’autre. Dès leur retour de vacances, ils allaient donc pouvoir se rencontrer !
Lui puisait ses images dans le massif du Devoluy où il passait ses vacances. Il dévalait vers elle, comme un torrent de montagne. Elle, qui était en Bretagne, dont elle était native, l’emmenait sur la lande, se perdait avec lui dans les sortilèges de sa forêt de Brocéliande.

Il l’appelait : mon unique, ma funambule, mon inespérée ; elle écrivait : « comme une bouteille à la mer, j’ai jeté mon âme et vous l’avez trouvée. »

Ils frissonnaient de leur folie, croyaient que nul autre qu’eux n’avaient accosté à des rivages aussi passionnés. Ils s’écrivaient quinze fois par jour. Se relevaient la nuit. Perdaient le sommeil. Devenaient fous d’absence. Appelaient le jour béni de leurs accordailles...

Mais voilà ! Depuis trois jours, il était de retour à Reims, et elle ne répondait plus. L’heure du rendez-vous approchait et il devenait évident qu’elle n’y serait pas.

Gorgé d’amertume, il décida d’écrire une dernière fois, pour tout briser. Pour la briser.

« Mon artichaut de Bretagne que le premier passant effeuille... », « Ma sardine belle-isloise toute pressée à ses semblables... », « Ma marchande de bouteilles à la mer en plastique... »

Il avait commencé par les piques, il préparait les banderilles avant la mise à mort.

Et puis, non.

Non, ça faisait trop mal.

Pourquoi saccager ce qui avait été un amour si exceptionnel ? Alors, il retombait en elle à nouveau :

« Votre bouteille à la mer, je l’ai trouvée ! Mais quand je l’ai ouverte, une papillonne en est sortie. Qu’elle était belle ! Ailes déployées et frémissantes, semées de petits galets ronds. Ses larges ocelles avaient un bleu de bruyère. Je vous ai reconnue, ma Dame de Légende. Alors, je vous ai regardée vous envoler. Vous m’avez tant charmé cet été. En guérirai-Je ? »
Puis il avait signé : j.ai.dix.ans.fois.cent.

Et elle, qui s’était perdue en chemin (par peur de l’illusion ? lucidité ? légèreté ?), charmée par ce message tout autant qu’amusée par ce nouveau pseudo, avait répondu, facétieuse :

« Quoi ! Mais alors, vous avez mille ans ! Quelle horreur ! Ma parole, vous êtes le père Fourras ! »
« Mais non ! Qu’allez-vous chercher !... Je suis son grand-père ! »

Ainsi, leur correspondance était repartie, moins follement passionnée, mais si joyeuse !

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